La Dame à la licorne (tapisserie)

"Il était une fois une dame inconnue et si entourée de mystère que depuis plus d'un siècle on s'épuise à deviner son histoire..." Et, pourtant, nulle n'a jamais été représentée avec autant d'éclat pour le plus grand plaisir des yeux et de l'imagination. Pour être admis à pénétrer au cœur de cette énigme, il suffit d'aller un jour au musée de Cluny, à Paris, et de s'asseoir tranquillement devant les six tapisseries de la "Dame à la licorne".

L'une des plus jolies tapisseries des cinq sens : la "Vue" de la Dame à la licorne

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Sommaire
  1. Une découverte
  2. Le mystère subsiste
  3. La licorne de la légende
  4. La vraie licorne
  5. Où la dame apparaît
  6. Les cinq sens
  7. À mon seul désir
  8. Quelques détails

Une découverte

Les érudits datent cet extraordinaire ensemble des premières années du XVIème siècle, alors que la tradition gothique était encore en honneur. D'après son style, on peut affirmer qu'il fut créé sur les bords de la Loire, où s'étaient réfugiés certains ateliers de tapisserie de la région d'Arras durant les guerres qui, au XVème siècle, opposèrent Louis XI et Charles le Téméraire.

Aucun texte d'époque ne renseigne sur l'origine de ces merveilles. Elles ornent sans doute un château médiéval jusqu'au moment où se fait sentir le retour au style antique et l'avènement du classicisme français.

Toujours est-il qu'un jour de l'année 1850 une personne fort célèbre, d'allure plutôt originale, Mme George Sand, femme de lettres qui a pris un nom et des vêtements masculins, se trouve de passage dans une petite ville de la Creuse. Elle y visite le château de Boussac, alors transformé en sous-préfecture et, soudain, remarque sous ses pieds un étonnant tapis, tout maculé de boue, piétiné négligemment par des visiteurs qui sont loin de se douter de sa valeur. Elle alerte les spécialistes, qui justement à cette époque recherchent les vestiges du style gothique. L'existence de la série complète est alors révélée. Les tapisseries sont étudiées, restaurées, remises en valeur, et enfin installées en 1882 au musée de Cluny.

Le mystère subsiste

Bien qu'elles soient enfin sorties de l'ombre après des siècles, leur mystère subsiste. La seule précision mettant sur la voie de l'identité de la Dame sont les armes, celles de la famille Le Viste : "de gueule à la bande d'azur chargée de trois croissants d'argent".

S'agit-il de Claude Le Viste, veuve de Geoffroy de Balzac, aimée de Jean de Chabannes qui aurait commandé ces tentures pour conquérir son cœur ? Et quel est le sens de tous les symboles inscrits dans cet étonnant ouvrage ?

La licorne de la légende

Et d'abord, qu'est-ce qu'une licorne ? Animal fabuleux évoqué depuis de longs siècles sur des points du globe aussi éloignés que la Chine, l'Éthiopie, la Perse, la licorne affecte la forme d'un cheval de petite taille, à la barbe de bouc, aux sabots fendus, à l'allure rapide et souple ; sur le front, elle porte une corne unique, généralement en spirale, d'une longueur pouvant atteindre deux mètres et plus. Douce, farouche et sauvage, elle ne peut supporter le mal ; son domaine est la pureté. C'est pourquoi elle ne se plaît et ne s'apprivoise qu'auprès des jeunes filles. De sa corne émane une vertu bénéfique qui purifie et guérit. Au Moyen Age, cette légende est si profondément ancrée que le moindre fragment de corne se vend plus de dix fois son poids d'or! Sur le Pont-Neuf, vers 1600, une marchande propose à un prix exorbitant de l'eau claire où trempe seulement un fragment de corne. Et pourtant, Ambroise Paré, chirurgien du roi au XVIème siècle, a déjà démontré, avec l'esprit scientifique le plus moderne, qu'il n'y avait là qu'une supercherie et pas la moindre vertu médicale.

La vraie licorne

Si la licorne est un produit de l'imagination des hommes, il existe bien dans la nature (sans parler de l'affreux rhinocéros) un animal à corne unique : le narval, ou licorne de mer, sorte de baleine des eaux froides chez qui cette excroissance est destinée à casser la glace. Les prétendues cornes de licornes rapportées par les explorateurs — et données souvent en cadeau aux souverains — provenaient en réalité de narvals. Il en existe une à Saint-Denis et une autre à Cluny, dans la salle des tapisseries.

Où la dame apparaît

Si la légende est abolie, il reste le symbole, riche de signification, que l'on peut contempler longuement dans ce véritable jardin fleuri, peuplé d'animaux innombrables, qui tapisse la petite rotonde de Cluny.

Les tapisseries sont au nombre de six. Cinq d'entre elles représentent les sens. Le sujet principal est inscrit dans une sorte d'île ou de plateforme au sol bleu se détachant sur un fond rouge entièrement chargé de fleurettes et d'animaux divers. Des arbres s'élèvent du sol : chênes, houx, pins, orangers. Et la Dame apparaît au centre, toujours somptueusement et diversement vêtue et coiffée. Elle est accompagnée de la licorne et du lion, qui soutiennent chacun un pennon armorié.

Les cinq sens

Dans le "Goût", la Dame saisit négligemment, tout en jouant avec un faucon posé sur son poing, quelques fruits dans une coupe que lui offre sa servante.

L' "Odorat" représente des fleurs parmi lesquelles la Dame a choisi des œillets dont elle se tresse une couronne.

Le "Toucher" la montre soutenant elle-même d'une main le pennon armorié, tandis que de l'autre elle caresse doucement la corne de la licorne qui pose sur sa maîtresse un regard chargé de tendresse.

L' "Ouïe", comme il se doit, évoque la musique. La Dame est au clavier d'un petit orgue portatif posé sur une table au riche tapis. La servante actionne l'instrument en tournant par derrière une manivelle ; la licorne, accroupie, tourne la tête pour mieux entendre ; le lion montre une expression de béate douceur, et toute une société de petits animaux de diverses espèces est assise en rond sur l'herbe fleurie, écoutant le concert.

La "Vue" est peut-être la plus mystérieuse des tapisseries : la Dame est assise et, sur ses genoux, à l'envers de sa robe soigneusement relevée, la licorne en extase a posé deux de ses sabots. Sa maîtresse tient de la main droite un miroir où se reflète la tête de l'animal. Cette scène si étrange, qui n'a pas de témoin, car la servante en est absente, introduit le visiteur dans un abîme de rêverie.

À mon seul désir

La sixième tapisserie montre la Dame debout devant le seuil d'une tente somptueuse que la licorne et le lion maintiennent entrouverte. Sur le bandeau supérieur se lit l'inscription "A mon seul désir". La servante tend à sa maîtresse un riche coffret chargé de bijoux. Le petit chien familier se tient assis sur le coussin d'un escabeau, tout près de la Dame, comme s'il s'apprêtait à veiller sur son repos, quand il lui plaira de se retirer sous la tente.

Est-ce bien là la dernière scène ? Certains érudits prétendent que l'une des tapisseries a dû être perdue. Peut-être aurait-elle donné le mot de l'énigme qui reste posée à tous les esprits curieux.

Quelques détails

Il ne faut pas quitter la Dame sans remarquer quelques détails. Ceux qui ont le goût de l'histoire naturelle peuvent tenter de reconnaître, une par une, les innombrables fleurs. D'autres s'intéresseront aux animaux : chiens de diverses espèces, moutons, vaches, lapins en grand nombre, oiseaux, et enfin le singe qui, comme il se doit, imite les gestes de la Dame. Ce dernier est absent de deux tapisseries, l' "Ouïe" et la "Vue", comme si les deux sens les plus nobles de l'homme, ceux qui introduisent dans le domaine de l'esprit, décourageaient le bestial imitateur.

Quant à la servante, il ne faut pas la prendre, à cause de sa taille exiguë, pour une petite fille. Les artistes du Moyen Age marquaient ainsi la hiérarchie des personnes et l'importance de leurs fonctions : dans les tableaux religieux, Dieu est plus grand que les saints. Ici, la maîtresse est plus grande que sa servante.

La Dame à la Licorne a été tissée vers 1500, dans les Flandres, berceau de la tapisserie au Moyen-Âge

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